Une lecture de Yaëlle Lucas, mise en bouche par Malte Schwind
Anna, soror… est une œuvre de jeunesse de Marguerite Yourcenar. Elle écrit ce court roman en 1925, mais le réédite en 1981. Elle y peint de manière poignante où peuvent nous mener nos désirs. Anna et Miguel sont frère et sœur. Les deux sont beaux et se ressemblent comme deux goûtes d’eau, si «n’étaient les mains, délicates chez elle, durcies chez lui par le maniement de la bride et de l’épée.» Anna et Miguel s’aimeront et braverons l’interdit de l’inceste. Notre lecture d’un peu plus d’une heure, nous fait revivre les tourments qui passent par la prise de conscience jusqu’au passage à l’acte, les tentatives pour y échapper et la force du désir qui pousse malgré soi.
L’action a lieu à Naples à la fin du XVIe siècle dans une société aristocratique, gangrenée par la décadence, renfermée sur elle-même. Nous sommes en plein contre-réforme, l’inquisition bat son plein, les idées nouvelles doivent se cacher, mais la révolte gronde en dessous.
Dans les chaleurs torrides entre les fanatiques et les maladies, la naissance d’un désir ardent se dresse comme la seule fenêtre pour échapper à une existence moribonde.
un mot sur le travail par Yaëlle Lucas
Lorsque nous avons commencé le travail de lecture avec Malte Schwind, il nous a fallu d’abord lutter contre une certaine mollesse ou envoutement de la mélancolie. La mélancolie que peut porter ce personnage de Valentine, cette femme à la transparence des gemmes. La mélancolie d’une sorte d’absence-présence de ces personnages à la vie extérieur au château.
L’écriture d’Anna Soror est faite d’entremêlements des pensées des personnages en prise avec le XVIème siècle. Nous avons pris du temps pour comprendre les noms, les usages et les mouvements de chacun. Où se plaçait l’œil de l’auteur?

L’enjeu en tant qu’actrice-lectrice n’est pas de jouer un affect donné par la situation, “cette chose là est censée me faire souffrir parce que c’est triste, alors je vous donnerai tous les signes qui vous diront ce qu’il faut ressentir”. Au contraire, il faut travailler la capacité de se libérer de ce genre de jeu naturaliste ou naturalisant, autrement dit reconnaissable.
Je n’ai pas à prendre en charge ce que ça doit faire sur le public. Le travail de l’incarnation n’est pas central. Je ne suis pas Anna. Je ne suis pas Miguel. Cependant, comment tenter de se rapprocher d’eux? Et travailler à l’augmentation d’une humanité en faisant la tentative de se mettre à la place de quelqu’un, dirait Marguerite Yourcenar? Dans quel endroit du corps et de la pensée je peux me rapprocher? Comment devaient être les mains de Miguel sur le corps d’Anna quand elle s’est évanouie?
Il y a un tissage à construire, comme dans le travail de Marguerite Yourcenar, entre l’imaginaire, une rêverie et l’exactitude de la vie à cette époque.
Je suis allée à Naples. Et j’ai vu le Castel Sant’Elmo. Le lieu du roman. Il a une place centrale dans les enjeux dramaturgiques d’Anna Soror. J’ai visité le jardin du château, l’intérieur nous étant interdit ce jour-là. Je me souviens de la montée pour y aller, la chaleur écrasante de la ville, la hauteur qu’il a sur la vie napolitaine. J’ai été marqué par l’austérité du château, pierres grises et jaunies quand tout autour est colorée (de notre temps en tout cas), des fenêtres minuscules, on imagine peu de lumière naturelle à l’intérieur, tout devait être éclairé à la bougie. Le château est une forteresse placée stratégiquement pour la défense du pouvoir et garder celui-ci en place. Il a été très convoité. Depuis son poste on peut contrôler toute la ville, la baie et les routes qui mènent aux collines avoisinantes. Le château au XVIème était tenu par l’inquisition espagnol, et dès le début de ce roman, nous comprenons que l’intrigue se déroule au-dessus des basses fosses où sont enfermés les suspects d’hérésies et les adversaires du royaume.
Naples est cette ville où l’histoire ne meurt jamais, et tous marchent sur les ruines de cette antiquité. Le temps est traversant.
Miguel et Anna vivent dans cette forteresse, coupé du monde, sans avoir le droit de sortir, où ils ne vivent qu’entre eux, par eux et les livres que leur lisait leur mère, Valentine.
Le fil du désir prend aussi racine dans ce conditionnement de la forteresse. Plus nous avançons dans la lecture, plus l’intériorité des personnages est présentes, le rythme halète à l’approche de l’acte incestueux. Il fallait faire des “sauts” à la fois entre l’ œil d’une caméra extérieure, un témoin de la scène et aussi entre les deux folies respectives qui commençaient à les prendre. Miguel, de plus en plus furieux, et Anna, à s’abandonner extatiquement à Jésus.
Le passage à l’acte tient en une ligne: “Ils s’étreignirent”. Une petite ligne qui marque définitivement un tournant et une accélération du récit. Miguel meurt, Anna part au cloître, vieillit et meurt. La chose inévitable.
La majeure partie du roman, et plus spécifiquement de notre montage, est tout le chemin pour arriver au passage à l’acte. Le chemin qui fait croître nos désirs, plus loin que l’on aurait pu imaginer. L’endroit où l’inimaginable prend forme et source en nos cœurs, où l’impossibilité trouve des issues et devient alors tangible à nos mains.
Yaëlle Lucas
