Les métamorphoses

Avant-propos

Le travail précédent sur Robert Walser et sa promenade m’a mis dans une situation compliquée, quoique joyeuse. Sa promenade comme son écriture est absolument dénuée de toute intentionnalité. Il n’y a pas d’horizon car on se promène dans l’horizon même. L’absence de projet, l’absence de volonté d’atteindre un but, devient alors une forme d’existence qui semble renouer avec une certaine vérité sur la vie : il n’y a ni salut, ni damnation, mais une allégresse et une jouissance à séjourner sur terre. Se dessine alors une ouverture où il n’y a plus de chemin parce qu’il y a une infinité de chemins possibles.

L’ayant fait partiellement mienne, cette philosophie est en contradiction à tout égard avec la société des « projets », de l’utilitarisme et de l’efficacité productiviste. Comment donc trouver un « prochain projet » alors que la forme même du « projet » est en contradiction avec cette vérité éprouvée ?

J’ai donc cherché des textes, LE texte, idéal dans sa forme et son contenu. Je ne le trouvais pas. J’ai alors décidé d’arrêter de chercher dans l’abstrait, mais de confronter mes nombreuses «intuitions» au plateau afin de voir si par là un nouveau chemin s’impose, nécessairement contingent. Après un premier laboratoire autour des Métamorphoses d’Ovide en novembre 19, cet énorme poème de l’antiquité romaine semble d’une richesse inouie pour notre travail théâtral à venir. La rencontre était alors évidente.

De Walser à Ovide

Ni Walser, ni Ovide ne produit aucun regard moral sur la vie. La vie est proprement injugeable. Il n’y a aucun noyau dur, rien de fixe, qui permettrait de juger quoi que ce soit.

L’un se promène et l’unique existence possible se trouve dans cette promenade, ouvert au monde et à soi-même, mais sans enjeu, sans intention. Que veux-tu juger dans une promenade? Ce n’est pas le propos. 

L’autre parle des corps qui se métamorphosent, ne se fixent jamais dans une forme et produisent toujours des formes nouvelles. Ces formes ne sont ni mieux, ni pires. Elles sont nouvelles. Là non plus aucun jugement possible, aucune morale déductible puisque tout change, la morale inclus. 

À partir de cela, les deux auteurs ont un rapport à la vanité qui n’est pas tragique. Chez Walser, la Promenade est vaine, mais pas du tout tragique, chez Ovide, l’existence ne pourra être tragique, car elle change tout le temps, la mort n’est pas une fin, c’est simplement autre chose. Ainsi Ovide a vaincu la mort. Et Walser vainc la peur de la mort en s’y promenant dedans comme dans un paysage. Une fois la peur de la mort vaincue, la vanité est joyeuse. Le tragique est cet inéluctable qui se ressasse jusqu’à la fin des jours. La vanité de nos existences, de notre désir et de nos actions, y sont douloureux. Nos deux auteurs proposent une jouissance de la vanité. C’est pourquoi les deux ont été traités de superficiels, voire de décadents. Jouir de la vanité ne plaît pas aux moralistes et aux prêtres et à tous les tristes de ce monde.

Malte Schwind

Pourquoi les métamorphoses

Chez Ovide, les choses sont claires, presque limpides. Elles sont données entièrement. Il n’y a aucune cause secrète ou inconsciente, il n’y a rien à interpréter. Cette évidence est peut-être à l’opposé par exemple de la métamorphose de Kafka où les choses arrivent et on ne comprend pas pourquoi. Chez Ovide, et peut-être chez les romains en général, il n’y a pas d’intrigue, pas de trouble inconscient, pas de trauma, tout est clair et les choses y arrivent parce qu’ils ne devaient arriver qu’ainsi. Pourtant, apparent paradoxe, elles auraient pu arriver autrement. Car rien n’est fixe. La seule chose stable est la capacité du monde d’être transformé. Tout est métamorphose.

Aujourd’hui, à l’heure des discours identitaires figés, Les Métamorphoses d’Ovide travaillent le contraire. L’univers est dans une instabilité permanente. L’identité ne peut y être figée. Le monde est toujours en devenir, toujours pris dans un continuel engendrement. L’identité est obligée de se réinventer sans cesse. L’identité y est même cela : une chose en devenir. Elle n’est pas liée à l’appartenance à une quelconque catégorie. Niobé qui était humaine est métamorphosée en rivière ; Io en vache.

Cette puissance du devenir produit une vitalité énorme. Le désir y est partout, c’est lui qui agit le monde. Ainsi, quand on lit Les Métamorphoses, on est amené à poser un regard neuf sur ce qui nous entoure. Ovide crée une jeunesse du monde. L’origine s’y raconte sans nostalgie ou mélancolie. Elle est de toute façon multiple, déjà métamorphosée d’autre chose. Ce qui nous précède est au même niveau, avec nous. Nous ne sommes pas surplombés ni par nos pères, ni par nos dieux, mais au même niveau avec eux. Il n’y a pas d’au-delà. Les dieux descendent sur terre et les mortels traversent l’enfer ou montent au ciel. Le monde est un. Le monde est donc humain. Disponible et exposé dans sa totalité aux mortels.

Éléments sur Ovide et les Métamorphoses

Ovide naît à Sulmone, en Italie, en 43 AEC, un an après l’assassinat de Jules César qui a précipité Rome dans la guerre civile.

Jeune homme, il étudie la rhétorique et finit par abandonner, malgré l’opposition de son père, sa carrière judiciaire pour mener une vie de poète à Rome après avoir voyagé en Grèce. Il entre dans le cercle d’artistes soutenus par Messalla, un sénateur qui consacre sa fortune et son influence à la promotion des arts et des lettres. Là, il côtoie d’autres poètes : Horace, Tibulle en particulier.

La première partie de son oeuvre peut être classée dans la poésie amoureuse, qu’elle soit lyrique (Les Amours, Les Héroïdes) ou didactique (L’Art d’Aimer, Les Remèdes à l’Amour). Ovide s’inscrit dans des traditions déjà existantes inspirées des poètes grecs mais aussi de la génération précédente des poètes romains (Virgile, Catulle), lit ses vers dans des cercles mondains : ses textes font écho au mode de vie de l’élite au pouvoir. Au fil des années, l’Empire Romain, avec Auguste à sa tête, semble entrer dans un nouvel âge d’or (célébré par Horace et Virgile). Les défenseurs de la République sont réduits au silence. La politique d’Auguste, un retour aux Mos maiorum (“les moeurs des anciens”) cherche à mettre halte à la “décadence” qui semble ronger Rome. Ovide écrit Les Fastes, poème didactique sur les jours de fête du calendrier.
Il a quarante ans quand il entame l’écriture des Métamorphoses, qui l’occupera pendant plusieurs années et qu’il corrigera jusqu’à sa mort. Immense poème épique (près de 12 000 vers), c’est le récit des “formes changeantes”, ds la création du monde jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Auguste, émaillé d’une mythographie foisonnante : autour de deux cent métamorphoses sont racontées (opérées par les dieux principalement), en quinze livres. La variété des thèmes, la singularité de la construction, en font une oeuvre majeure autant dans le fond que dans la forme. Sa particularité est d’emprunter aux deux traditions explorées précédemment par Ovide : c’est un long poème d’inspiration épique (il raconte l’histoire du monde) mais les tropes mythologiques ne sont au service d’aucun dirigeant : ce n’est pas pour chanter la gloire d’Auguste ou de Rome que le poème est constitué. Au contraire, ce sont histoires d’amour contrariées, ou batailles perdues qui font la matière du poème, ce qui fait dire à ss traductrice française, Danielle Robert, que la seule injonction d’Ovide à ses lecteurs est “Sois libre”. Le souffle du poème est une mécanique d’émancipation.

Les Métamorphoses, alors, n’est pas un poème premier, sa puissance n’est pas dans l’évocation d’un monde, d’une langue et d’un système de pensée disparus ; il n’invite pas à la nostalgie. C’est une œuvre moderne dans ce sens : l’utilisation de la mythologie n’est pas une fin, mais un moyen, un ressort poétique ouvrant des scènes les unes sur les autres, chacune naissant de la précédente et l’éclairant d’un jour nouveau.

En l’an 8, Ovide est exilé à Tomes, sur ordre d’Auguste, dans des circonstances peu claires. Sa représentation de la vie dissolue des romains dans ses poèmes pourrait être l’une des raisons de sa mise au ban. Il mourra six ans plus tard, après avoir écrit Les Tristes et Les Pontiques, poèmes et lettres envoyés à Rome depuis l’isolement du Pont-Euxin (l’actuelle Roumanie).

Les Métamorphoses fera partie des textes fondateurs des traditions littéraires européennes. Il traversera le Moyen-Âge chrétien, inspirera Shakespeare et de nombreux compositeurs. Depuis une trentaine d’années en France, Ovide est redécouvert. Considéré comme un poète mondain, l’ampleur de son oeuvre était minimisée et mal comprise. Grâce à de nombreux travaux philologiques et de traduction, le carmen perpetuum (chant perpétuel), nous est à nouveau accessible.

Matérialité du poème

Les Métamorphoses déclinent des histoires de corps, qui changent, qui se transforment, révèlent ou font disparaître ceux qui les subissent.

Actéon, enfermé dans la peau d’un cerf, dévoré par ses propres chiens,
reconnaît encore son nom.

Des malfaiteurs qui ont kidnappé le jeune Bacchus sont transformés en dauphins et nagent joyeusement dès qu’ils touchent l’eau, apparemment libérés de leurs difficultés d’hommes.

Nous voulons mettre sur le plateau tous les paradoxes de ces corps, leur
violence et leurs merveilles.

La cruauté des images d’Ovide est réelle. Au-delà du fait que dans la société romaine les questions de sang, de supplices du corps étaient beaucoup plus visibles et présentes que dans la nôtre, Ovide décline quelque chose d’une obscénité, ou d’une vulgarité qui participe d’ailleurs à la jouissance de la vanité des corps.

La beauté des images d’Ovide est réelle. Grâce à sa vitalité poétique, la métamorphose n’est pas un simple thème ou point commun entre des histoires, c’est le coeur battant de la langue : tout se modifie, on glisse, sans saisir comment ni pourquoi d’un chant d’amour à un meurtre brutal, d’une ville à une autre, de la guerre à avant la guerre.

Il nous faut sur le plateau l’obscénité de la viande, des crânes écrasés, du corps fini des mortels. Si nous les disons seulement, nous risquerions d’affadir le poème dont la beauté n’est ni romantique, ni sentimentale. L’enjeu n’est pas de faire comprendre des histoires de corps qui changent, mais de les faire sentir et ressentir. Sans cela, s’il n’y a pas de cruauté, il n’y a pas de heurt, le poème sera réduit à ses mots alors qu’il peut donner à jouir de notre vanité d’êtres qui vont mourir.

Le théâtre peut être le lieu d’une expérience de corps qui n’est ni tragique, ni cynique, où les corps ne sont ni anonymes, ni héroïques, qui pourraient être ces singularités quelconques utopiques évoquées par Agamben : elles feraient communauté non pas au nom une particularité de leur identité (sociale, ethnique, culturelle…) ni par un universalisme générique mais par le seul fait d’être là, en même temps, au même moment.

Pistes de travail pour 2020

Nous continuons à expérimenter ce que veut dire raconter à plusieurs. C’était déjà l’enjeu pour La Promenade : construire devant le public une communauté sensible qui ne défend pas des textes une interprétation mais qui explore leur puissance à créer du commun.

“Ce qui m’a ému, ce qui m’émeut, devrait t’émouvoir aussi.”

Cette posture permet aux comédiens d’entretenir avec Les Métamorphoses la même distance qu’un enfant entretient avec son jeu. L’enfant peut aisément commenter l’action et rendosser le rôle. Il ne “casse” pas la fiction en parlant en son nom, il la renforce au contraire, il raconte autrement. Le texte d’Ovide est plein de ces allers-retours entre narration et parole directe. Ou alors c’est la distance de celui qui cite, mais qui revit en citant la chose. « Nous savons tous que ce n’est pas moi qui le dit. Le texte a été écrit il y a plus de 2000 ans. »

L’Orateur sans visage de Florence Dupont, spécialiste du théâtre romain, nous sert de base pour la dramaturgie. Deux figures de la parole publique y sont comparées : l’orateur et l’histrion (l’acteur) romains.

L’orateur parle en son nom. Lorsqu’il plaide au forum devant les citoyens, son visage est traversé par des motus animi (mouvements de l’esprit, émotions) toujours changeants, qui révèlent le contenu de son âme. S’il ment, son visage n’exprimera pas cette justesse inimitable de l’émotion et sa dignité en sera atteinte. Son émotion doit être juste pour être légitime, sinon il est ridicule, menteur, et perd son honneur.

L’autre, l’acteur, l’histrion ne parle pas vrai. Il parle toujours faux et les spectateurs tirent un plaisir esthétique de cette fausseté. Ce n’est jamais les motus animi de l’acteur qui investissent son visage, car il n’en a pas. Il est masqué, et son travail est de donner la voix et le gestus du masque, qui est une face déformée par une émotion paroxystique (Médée est Médée Furieuse, tout le temps, et l’histrion adapte les vers des poètes à cette couleur). L’acteur romain est considéré infâme, exclu de la société, au même niveau social que les prostitués et les gladiateurs. Cela le libère d’une dignité à défendre et il peut créer des formes corporelles non humaines avec son corps infâme.

Les deux figures étant diamétralement opposées, nous en avons tiré deux théâtralités, deux jeux d’acteur diamétralement opposés.

La Pantomime de l’histrion ou le terrain de jeu extérieur

Une anecdote peut nous servir d’exemple : des spectateurs huent un histrion qui fait une pantomime Hercule parce qu’il ne joue pas le motus animi habituel du héros. L’histrion enlève son masque et leur répond : “Espèces d’imbéciles, je vous montre le moment où il est fou”.

Il s’agit ici d’une extériorité pure des acteurs vis-à-vis de ce qu’ils racontent. Ils jouent, en pantomime (sans parole) une métamorphose du texte d’Ovide. Cette présentation n’est basée sur aucune continuité psychologique, ni incarnation de personnage. Il n’est même pas question d’une continuité d’expérience. L’acteur prend le “masque” (prend la grimace plutôt, nous n’aurons pas de masque) d’un personnage, fait une action. Quand l’action est finie, il quitte la grimace et va se placer à un autre endroit du plateau pour accomplir sa deuxième action et ainsi de suite.

Comme dans la pantomime romaine, les gestes sont ressassés, leur signification, évidente, est épuisée par le ressassement, il ne reste qu’une mécanique de gestes dont la succession ne produit pas de narration factuelle de la fable, mais une construction fragmentaire où l’imaginaire du spectateur peut s’engouffrer.

L’Acteur-récitant ou le terrain de jeu intérieur

L’écriture d’Ovide opère par un enchaînement d’images. Pour emprunter au vocabulaire du cinéma, il travaille par montage. C’est souvent des images fixes dont la succession produit un effet puissant sur le lecteur. Il emploie notamment des montages parallèles (par exemple : description de la fin de la chasse pour Actéon, description de la fin de la chasse pour Diane, puis la rencontre brutale de ces deux chasseurs où le premier devient la proie de la seconde). Comme l’orateur ne doit pas imiter un sentiment afin d’émouvoir le public, l’acteur ici non plus. L’émotion naît de le voir vivre et dire sur le plateau.

C’est le même principe que celui de l’orateur romain : l’acteur parle en son nom, il y a correspondance entre ce qu’il dit et ce qui l’agit (motus animi). C’est une “théâtralité zéro”, mue par les mots du texte, au contraire de la théâtralité in extremis de la pantomime, mue par des gestes. Le travail de l’acteur consiste à faire advenir en lui le motus animi des mots qu’il traverse. Pour cela, nous devrons travailler sur un paysage intérieur. Là encore, il ne s’agit pas de raconter directement la fable, d’endosser un rôle de conteur quiconnaît les ressorts de son histoire, mais de voir comment l’imagination à l’oeuvre altère les corps, le temps, le présent même.

Réactions de spectateurs lors d’une restitution d’un premier laboratoire:

« C’est très étrange. On ne sait pas devant quoi on est. On ne reconnaît pas et pourtant cela nous parle. C’est comme si quelqu’un nous parlait hébreux, et sans parler hébreux, après 20 minutes, on comprenait ce qu’on nous disait. »

« Cela donne envie d’une durée, que l’épopée ne s’arrête pas. »

« On dirait des hiéroglyphes qui se mettent en mouvement. Et comme tu vas pas dire que les hiéroglyphes sont mal dessinés, on ne peut pas dire que c’est mal joué. C’est très bizarre. »

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